
Il suffit parfois de prendre un peu de recul pour comprendre que les grandes “révolutions” de notre secteur n’en sont pas vraiment. Le DfMA, ou Design for Manufacturing and Assembly, en est un bon exemple. Derrière ce terme qui peut sembler technique - voire intimidant - se cache en réalité une idée assez simple, presque évidente : concevoir en pensant dès le départ à la manière dont on va fabriquer et assembler.

Pour s’en convaincre, il suffit de revenir à l’après Seconde Guerre mondiale. À cette époque, les besoins en logements étaient immenses, les moyens limités. Les ingénieurs et architectes ont alors développé des systèmes répétitifs, standardisés, souvent préfabriqués, permettant de construire vite et efficacement. Puis, au fil des décennies, le secteur s’est complexifié. Les exigences de confort ont augmenté, les matériaux se sont diversifiés, et la construction est devenue de plus en plus spécifique, parfois jusqu’à produire un prototype unique à chaque projet.
Aujourd’hui, face à la pression sur les coûts, les délais et le manque de main-d’œuvre, un certain retour aux fondamentaux s’opère. Non pas en arrière, mais en mieux maîtrisé. C’est là que le DfMA trouve naturellement sa place.
Ce qui frappe, lorsque l’on compare un ingénieur des méthodes en construction traditionnelle et un expert DfMA, c’est à quel point leurs métiers se ressemblent. Tous deux cherchent à organiser, optimiser, sécuriser. Tous deux connaissent la réalité du chantier, ses contraintes, ses imprévus. La différence ne tient pas tant à ce qu’ils font, mais au moment où ils interviennent et à la manière dont ils pensent le projet.
L’ingénieur méthodes agit principalement à partir du chantier. Il structure les séquences, coordonne les équipes, ajuste en fonction des aléas. L’expert DfMA, lui, remonte le fil plus en amont. Il se pose très tôt une question essentielle : que peut-on fabriquer ailleurs, dans de meilleures conditions, pour simplifier ce qui se passera sur site ?
On pourrait résumer cela simplement : là où l’un optimise l’exécution, l’autre optimise la conception pour faciliter l'assemblage.
Cette logique est d’ailleurs bien connue dans d’autres secteurs, notamment dans l'industrie aéronautique. Dans l’aéronautique, chaque pièce est pensée pour être produite avec précision, transportée efficacement et assemblée sans ambiguïté. Le chantier, si l’on peut dire, devient une chaîne d’assemblage. La construction s’inspire aujourd’hui progressivement de ces méthodes, en les adaptant à ses propres contraintes.
Cela ne signifie pas pour autant que tout doit devenir modulaire ou industrialisé à l’extrême. Il serait d’ailleurs risqué de tomber dans une vision trop exclusive. On voit parfois des approches qui privilégient un seul matériau, une seule technique, comme s’il existait une solution universelle. L’expérience montre plutôt l’inverse. La qualité d’un projet repose souvent sur un équilibre intelligent entre plusieurs matériaux et plusieurs savoir-faire, capables de répondre ensemble aux exigences de structure, d’acoustique, de thermique ou encore de sécurité incendie.
Dans ce contexte, le rôle de l’expert DfMA est moins celui d’un spécialiste que celui d’un assembleur de compétences. Il doit comprendre suffisamment chaque domaine pour faire intervenir les bonnes expertises au bon moment, tout en gardant une vision globale du projet.
Un point, en revanche, ne change pas, quel que soit le modèle : c’est sur le chantier que les erreurs coûtent le plus cher. Et c’était déjà vrai avant l’arrivée du DfMA. La différence aujourd’hui, c’est que la préfabrication ajoute une étape supplémentaire. Elle offre beaucoup de bénéfices - qualité, rapidité, sécurité - mais elle exige aussi une anticipation plus fine. Une décision mal prise en amont peut se répercuter plus fortement une fois les éléments produits.
C’est pourquoi les premiers projets en construction hors-site demandent souvent un accompagnement adapté. Non pas parce que la méthode est complexe, mais parce qu’elle implique un changement de posture. Il ne s’agit plus seulement de résoudre les problèmes lorsqu’ils apparaissent, mais de les éviter autant que possible en amont.
La bonne nouvelle, c’est que cette évolution est accessible. Un ingénieur des méthodes expérimenté possède déjà une grande partie des compétences nécessaires. Avec quelques projets, un retour d’expérience concret et une ouverture aux logiques industrielles, la transition vers le DfMA se fait de manière assez naturelle. Et souvent, elle redonne même du sens à certaines pratiques, en reconnectant la conception et la réalisation.
Au fond, le DfMA ne vient pas bouleverser les métiers de la construction. Il propose plutôt une autre façon de les articuler. Une manière plus anticipée, plus collaborative, et sans doute plus cohérente avec les enjeux actuels.
Et si l’on devait retenir une idée simple, ce serait celle-ci : on ne construit pas différemment, on prépare différemment la manière de construire.

Des solutions plus abouties, des pratiques encore en construction